Jean-Pierre SCHUMACHER est le dernier des moines survivant de Tibhirine. En 1996, sept moines avaient été kidnappés puis tués, en Algérie. Frère Jean-Pierre et frère Amédée (ce dernier étant décédé) ont échappé à ce rapt.

J’ai pu rencontrer Frère Jean-Pierre pour la première fois en septembre 2016, puis une deuxième fois en août 2017.

Le témoignage de cet homme m'a profondément bouleversée. Voici l'article que j'ai écrit et qui est paru le 24 décembre 2017 sur huffingtonpost.

 

 " Je pars pour la première fois à Midelt, en septembre 2016. Au beau milieu du Moyen Atlas au Maroc, le monastère nous ouvre ses portes, à nous petit groupe de jurassiens.

Le verger du monastère donne des fruits à profusion. Un ami du groupe, Lucien Converset, a eu l’idée, l’année précédente, de revenir expliquer aux moines comment fabriquer des jus de pommes, en apportant broyeur et pressoir. Nous faisons souvent ressortir la saveur de ce fruit, à travers les jus, dans nos associations jurassiennes (Loisirs populaires de Dole, Floriâne, ATD Quart Monde, dans les écoles,…) Nous arrivons donc pour la mise en place de ce projet.

Dès notre arrivée, je rencontre frère Jean-Pierre, dernier des moines survivant de Tibhirine. En 1996, sept moines avaient été kidnappés puis tués, en Algérie. Frère Jean-Pierre, et frère Amédée (ce dernier étant décédé) ont échappé à ce rapt. Cette histoire a tant fait parler d’elle. Pourtant, elle me laissait perplexe et dubitative, quelques années auparavant. Pourquoi ces moines avaient-ils voulu aller jusqu’au sacrifice ?

Au cours de ces dernières années cependant, je suis très interpellée par ces hommes et ces femmes qui donnent leur vie, parfois jusqu’à la mort, pour que la communion entre les êtres humains naisse, se poursuive, se crée.

A travers mes voyages de par le monde, je suis très marquée par cet accueil et cette communion, quelle que soit la nationalité, la religion, la philosophie de vie de la personne qui m’accueille.

Naît alors le désir intense de donner ma part pour favoriser la création de liens entre ces personnes, en qui je trouve une spiritualité si profonde, religieuse ou non. J’ai le désir aussi que ceux qui ne croient pas en cette spiritualité puissent venir partager leurs réflexions et leurs regards. Je suis convaincue d’une chose : c’est par la rencontre que fructifie la création, par l’échange qu’on avance vers plus de vérité, comme si chacun avait sa pièce du puzzle.

En regardant frère Jean-Pierre, je me demande comment ces hommes comme ces moines, ont agi en favorisant ces liens avec l’autre, vu comme différent. « Etablir la communion en jouant avec les différences » écrivait Christian de Chergé, le prieur de Thibirine. Comment une personne peut-elle avoir assez de force et de conviction intérieure, pour aller au-delà des peurs, des aprioris, des colères, et peut-elle permettre de faire se rencontrer les cœurs ?

Confiance. En Soi, en l’autre, en la vie. C’est cela que je ressens en l’écoutant. Je découvre aussi leur confiance immense, ancrée et inébranlable en Dieu.

Je suis marquée aujourd’hui de constater que l’on parle beaucoup des actes qui détruisent une partie de l’Humanité. Je suis frustrée d’avoir l’impression de ne pas assez entendre, ceux qui, parfois dans la plus grande discrétion, agissent pour la construire. Cette citation me fait beaucoup réfléchir :

« Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse. »

Lors d’une rencontre avec  frère Jean-Pierre, je découvre que leur choix de rester était tourné vers l’Amour, vers l’Amitié et vers la Vie. Ce choix était bien au-delà du sacrifice que je m’étais imaginé. Il était bien plus fort que la mort.

Son témoignage me bouleverse.

Intérieurement, je pense : « Comment ne pas se laisser interpeller par cette paix intérieure? Est-on capable et comment peut-on, nous aussi, transformer nos sentiments de colère et de haine envers ceux qui ont organisé cet acte ? Envers ceux qui ont organisés tous ces autres actes qui détruisent l’Humanité ? Ces actes qui nous ont affectés ? La colère est saine mais la haine détruit. En commençant par soi-même.

Ce moine parle des ravisseurs en les appelant « frères de la montagne ». Il me parle du rapt et de la mort de ses frères avec tellement de sagesse.

Cette rencontre me touche profondément. Elle continue de nourrir en moi cette soif de découvrir le monde, et de rencontrer des hommes et des femmes, comme lui. Avec chacun leur parcours de vie, leurs convictions, leurs épreuves. J’ai envie de partir les écouter, me raconter comment à leur manière, ils ont cru en leurs rêves : leur rêve d’une Humanité belle et forte, pleine de ressources. Les écouter me dire comment ils se sont lancés, comment ils se sont progressivement rassembler, pour unir leurs convictions et leurs idées, agir à leur manière. Comment cela aujourd’hui porte ses fruits.

Avec toutes mes questions, mes craintes et mes espoirs, mes convictions, mes joies et mes surprises, j’essaie de continuer de rencontrer ces personnes en France ou à l’étranger. En juillet prochain, pour concrétiser cette recherche et cette réflexion que je mûris depuis plusieurs années, je repartirai à la rencontre de ces hommes et de ces femmes de par le monde. J’aime appeler ces personnes porteuses d’espoir, « les jardiniers de la paix ».

L’Humanité est remplie d’une richesse insoupçonnable, qui se trouve là, au plus profond du cœur de chacun. Saura-t-on accéder à cette beauté ? Faisons en sorte que nous soyons capables de répondre « oui »."